dimanche



River man - Nick Drake








Betty came by on her way
Said she had a word to say
About things today
And fallen leaves.

Said she hadn't heard the news
Hadn't had the time to choose
A way to lose
But she believes.

Going to see the river man
Going to tell him all I can
About the plan
For lilac time.

If he tells me all he knows
About the way his river flows
And all night shows
In summertime.

Betty said she prayed today
For the sky to blow away
Or maybe stay
She wasn't sure.

For when she thought of summer rain
Calling for her mind again
She lost the pain
And stayed for more.

Going to see the river man
Going to tell him all I can
About the ban
On feeling free.

If he tells me all he knows
About the way his river flows
I don't suppose
It's meant for me.

Oh, how they come and go
Oh, how they come and go.



Emily Dickinson, Nick Drake
 
 
 


 

samedi

Les sièges en bois trop clair de la gare de Narbonne



C'était une nuit comme tant d'autres, lourde, figée dans peu de couleurs.
Et les sièges en bois trop clair de la gare de Narbonne, en rang devant rien,
attendaient, vides de sens, que la poussière les remplissent.
21 grammes de silence.
Pesant.

Ce soir là (et cela importe),
à quatre-pattes sur le quai A, un homme cueillait des plumes de pigeons.
Des plumes grises, des plumes-parterre, le souvenir des pas perdus.
Juste quelques rêves égarés.
Sous les lampadaires mal plantés, ses espoirs avaient la gueule de petites fleurs qui traînent.
Des petites fleurs poussées, par le vent ou je ne sais quoi, à l'endroit où les trains et les oiseaux ne feront jamais que passer.
Un endroit un peu sombre aux abords immédiats de la vie,
où la nuit,
les pelures et les plumes ressemblent à des papillons.




mardi

Funérarium


C’est devant la porte trop lourde que la main hésite sur le geste. Contre l’inox froid de la poignée,
elle se crispe puis se relâche.
Elle s’arrête …....puis se crispe à nouveau, en même temps que tous les cœurs qui battent encore, en
alternance, contre mon dos.
Ne te retourne pas !
Parce que derrière, c’est les hommes face au désastre,
juste des yeux rougis pleins d’eau et de sel, posés sur des visages fragiles comme des morceaux de
sucre.
Ne te retourne pas... C’est la première larme qui libère toutes les autres.

Ensuite les choses se font seules. On entre, sans trop savoir comment.
La pièce est neutre mais les murs sont pleins de fantômes, et des rideaux tirés nous laissent croire
qu’il existe une fenêtre.
Une fenêtre dans un funérarium
Comme on écrit un mensonge avec les doigts, dans du ciment frais.

Bien-sûr on regarde partout, le coin du mur rouge, les fleurs sans couleur, le Jésus, les fleurs sans
odeur, le bénitier, mais surtout
On regarde vers la fenêtre qui n’existe pas.
Pourtant au milieu de la pièce il y a la mort, allongée et belle, apprêtée, apaisée sur un visage blanc.
Il y a la mort dans un corps. Le corps de celui que l’on a aimé
Forcément trop en sourdine...
Quelques mots du prêtre, des psaumes je crois.
Puis on tend le bâton pour bénir.
Je ne sais pas bénir.




dimanche

Bloody Mary (Marie en sang)


Je viens à toi cerné de noir, accroupissant la tige des tulipes
Et je me courbe, lentement moi aussi
Pour n'être plus sous tes pieds qu'un petit jour de printemps. Une saison écrasée.


 
« C'était une erreur de jeunesse » m'a-t-elle dit, reniant en quelques mots l'enfant à peine né dont elle ne voulait déjà plus. C'était une erreur de jeunesse... Alors, elle est partie.

Jamais, aucun être ne fut plus atrocement honnête avec moi, plus effroyablement humain, que la femme qui détruisit nos vies.



Souvent, on se figure mal à quel point les peaux mortes pèsent sur l'ensemble du corps.
Je m'en suis rendu compte un matin de mai. C'était un matin fait des crachats de la veille, un de ces matins où le sang monte à la tête. Évidence des blessures.
J'avais dormi sur un banc près d'un immeuble quelconque ; à l'endroit où l'odeur répond au silence, à l'endroit où les relents de pisse se mêlent des rêves profonds.
Seulement, je ne rêve plus.
Je passe mes nuits à caresser ton ventre rond, à l'embrasser, puis à baver du sang. Je ne rêve plus.
Et les petits matins naissent à la chaîne.



Chaque soir je ruminais ma haine primordiale, mon innocence gâchée, mon amour trahi. Nuit après nuit je naissais autrement, hérésie humaine, nain par choix.
Avec les jours la colère avait enflé, bourrant les calendriers de croix noires et chacun de mes muscles d'une volonté animale.
Non, l'instinct maternel n'existe pas. Certaines illusions feraient mieux de se perpétuer dans du Sopalin.



Un jour, tu as rempli ton ventre, mon cœur et mes veines, de ce rêve dont je t'ai toujours parlé. Ce fut un jour triste, car d'une certaine manière c'est là, et dans mes yeux, que tu as commencé à repeindre en noir la chambre de tous les enfants.
Lorsque tu as abandonné le nôtre, j'ai cessé de croire en dieu ; en cette vision antalgique des choses.
Grâce à toi, j'ai découvert que mon amour n'était bon qu'à nourrir la poubelle à verre
À l'occasion, quelques feuilles vierges et l'appétit intérieur des filles à problèmes.



À l'époque, je suivais un régime strict : je mangeais gras et buvais beaucoup d'alcool. Je passais mon temps à combler le vide. Et combler le vide par le vide, ça prend du temps.
Du coup, les journées étaient longues, je dormais peu.
Pourtant, je vivais avec la douloureuse sensation que la nuit continuait à s'étendre
En moi malgré l'aurore
Qu'elle s'étirait à balles réelles de mon lobe frontal à mon gros intestin.
Alors, je soulageais la douleur sur les trottoirs ; parce qu'ici l'impression de jour domine.
Parce qu'ici les ruelles comme les hommes, aussi sombres soient-ils, gardent toujours derrière les cils l'impasse et la flaque ; l'eau et l'image du monde tel qu'il est dedans. Parfois, on y devine le soleil.
Les flaques ont ça de tragique : elles partagent le ciel avec des hommes à l'échine courbe.
Et le ciel crie.
Et c'est dur de comprendre que les étoiles sont de simples foutaises.



J'ai rencontré Marie à la jonction d'une étoile et d'un frisson : Toute petite électrocution de l'âme.
Comment s'expliquer que le mélange des astres sous la peau puisse engendrer le désastre, le bas de gamme de l'existence ?
Quelle est la raison supérieure qui pousse un être à abandonner sa propre chair ?
Je n'ai pas de réponses... Et de toute façon, je n'ai pas envie de réfléchir.
Les miroirs s'en chargent.



Elle avait le visage de toutes les mères qui abandonnent leur premier enfant. C'était un visage un peu beau, l'image de presque un ange. Moi, j'avais les vingt centimètres parfaits pour dans sa bouche
Et j'avais oublié aussi, un peu, d'être un ange.
Il n'y avait pas encore d'amour, entre nous je veux dire. Alors, j'ai baisé ses lèvres.
Simplement comme un chien baise des lèvres.



Tout entier pris dans sa nasse, je me suis soumis aux spasmes ; aux réflexes maladifs d'un corps se vidant. Privé d’oxygène je me suis accroché à sa main. Comme le bon chien s'accroche à la main qui le tape.
Ensuite, je suis mort.
Simili mer débordant des carafes, ici le sang bâtard gorge la peau
Déchire le visage
Coule sur mes joues comme tes prunelles autrefois.
Tu sais, j'ai longtemps cru que tu t'appelais Brillante...



Elle est perdue, l'innocence. La saison chérie où les rêves n'étaient pas encore de la viande à pneu ; où mes yeux ne tenaient pas tout entier dans la paume de ta main.
Ici, l'horizon a oublié sa couleur d'origine. Il déambule au bout des routes, comme égaré devant mes cils, ne dessinant à l'infini que des lignes qui se croisent.
Alors je bois. Seul ou accompagné. Je bois.
Entre deux bières je me goinfre de sourires et de grougnettes, j'éponge l'alcool avec des chips et des noix de cajou.
Je me nourris des éclats de cœurs qui remplissent les bols vides
Les mies de pain de tapenade
D'amour
Et de pesticides agricoles.
Les verres se vident, se posent et se remplissent sur la table. Encore et encore.Translucides et puis noirs.Translucides et puis noirs. Translucides et puis noirs dans le cœur. Comme un incessant va-et-vient de corbeaux
Dans mon salon
Sur ma petite nappe en fleur.



De zon gaat onder. Le soleil se couche.



Voici ton ventre. C'est ici que s'écrivent les grandes guerres.
C'est ici que naquirent les scories pour toi, notre enfant et les plus beaux jours qu'il me reste.
Je veux que tu clignes des yeux en lisant ceci !
Je veux que naissent en toi les nausées que tu n'as peut-être jamais eues.
Je veux t’écœurer de l'encre, comme tu m'as écœuré de la mer !

Depuis toi, je suis atteint de ces maladies que les oiseaux n'ont pas.
Je suis atteint de la hargne, je suis atteint du clou
Je suis étreint de tout

Je suis éteint.



Allez lui dire que je ne veux plus mourir ! Qu'un pan dévasté de ma vie, n'est pas ma vie entière.
Allez lui dire que... Non, j'irai moi-même !
Et je viendrai à elle cerné d'espoir, portant mon fils entre les bras
La lumière
Serrée fort contre mon ventre

Jusqu'à l'y faire rentrer.






samedi

La fleur au fusil


Je me demande souvent à quoi pensent les hommes, lorsqu'ils tombent.
Moi, je pense à toi. À hier, aux dernières secondes.
Celles qui séparent le rêveur du défenestré, le ciel du goudron, le battement du trait.
L'amour rend con
La douleur, aveugle.
Alors j'ai renoncé aux couleurs, à l'eau, à toutes ces choses inutiles.

Ne t'en fais pas
Ça sera pire demain.
Il y aura du verre cassé, une grosse gueule de bois et quelques entailles dans ce qu'il me reste de
vie : L'arbre est couché, je ne suis plus aussi fort qu'avant.
Je vieillis, doucement. Je pourris, doucement. Il m'arrive même d'être lâche.

Finalement, tu vois, de ton iris sont tombées les graines qui n'ont jamais fleuri
Les enfants qui ne sont jamais nés
Les hommes qui n'en seront jamais.

Tiens, je te donne mon silence.
Une pousse de rien, immense dans le verbe taire. Une petite marguerite que l'on piétine
Une fleur un peu.
Une fleur beaucoup.
Une fleur contre la tempe.



lundi

Thon-mayonnaise


En ouvrant la dernière boite de thon à la mayonnaise, il décida de s'accorder une tranche supplémentaire de plaisir en tapant aussi dans le paquet de pain-de-mie sans croute, histoire d'agrémenter le repas. La pièce était sans musique.
C'était pas un repas ultra glamour, c'est vrai, mais avec le pain ça devrait tenir jusqu'au soir, se dit-il. Le soir, là c'est pas pareil, y'a le petit qui rentre de l'école. Il faut que ça brille, que ça sourit, qu'il ait du bruit et de la vie, surtout. Alors le soir il épluche six pomme-de-terre parce que le sac en contient 18, il fait des petits tas de pelures sur la table pour remplir l'espace et quand il sent qu'il va chialer il pèle un oignon. C'est bien les oignons. Ça crépite dans la poêle.

La première bouchée de thon à la mayonnaise chimique était toujours un peu dégueulasse. Une boite en contient huit. Après, ça dépend des bouchées bien sûr. Mais à moins de six, tu vomis. C'est une loi de la nature.
En jetant la petite conserve vide dans la poubelle, qui, vu sa gueule, aurait elle-même sa place dans une poubelle plus grande, il se demanda à partir de quel moment on était en droit de considérer qu'une période de merde de la vie, était en fait une vie de merde tout entière ?



mardi

33 centimètres de cicatrices



33 centimètres de cicatrices, 1 centimètre par nuit
Sans toi la vie n’est pas très belle.
C’est ma peau qui s’ouvre, c’est mon corps qui bâille ; pourtant je n’ai pas sommeil.

J’ai perdu l’innocence et un bout de moi
Dans ton ventre
Comme on perd la foi
Et les ratures s’additionnent sur les livres sacrés, ravivant par le trait les blessures anciennes
Césarienne
Certaines douleurs ne s’effacent pas.

Alors, on attend, prostré, le front posé contre le mur
Que les aiguilles s’arrêtent, que l’horloge se taise.
Aujourd’hui
Je saurais te dire combien chaque seconde pèse.

Mais je ne parle plus, les mots sont futiles, ils ne marient dans ma bouche que la salive et la guerre,
le couteau et la chair
Et j’accouche dans le noir d’un enfant difficile
De l’union par le sang de tous les couples adultères.

Donne-moi de quoi haïr. Une caresse, un sourire...
Parle-moi encore
De toutes ces fleurs dont je me moque.




dimanche

Entre la pierre et l'algue



Marie !
...
Le jour s'effondre. Comme c'est triste d'ouvrir les yeux.
Il reste bien quelques lueurs, mais le fond de l'air est gris.

J'ai longtemps cru que les paysages ne s'offraient qu'à la solitude, que la couleur des jonquilles
n'était faite que pour deux yeux ; pas plus.
Dans le mélange des nuances, l'iris toujours tourné vers la lumière, j'avais presque oublié qu'un
frisson n'est pas un frisson
sans sa main posée dessus.
Mais Marie est partie...

J'imagine que le silence est une façon de dire adieu.



Là-bas, il y avait des murs et des hommes, de la pisse plein le béton.
Ça sentait l'asperge, la bière, l'odeur des reins.
Le port de Sète brûlait,
dans un bûcher d'étoiles factices.
Je me rappelle, nous regardions la mer rendre à ses petits hommes l'iode et la carcasse métallique
des bateaux. C'était une nuit de printemps, perdue dans les saisons froides
Et l'obscurité, dans ce qu'elle avait de plus magique, remplissait l'espace entre nos peaux.
Le noir était une distance idéale.

Le long du canal, les devantures croulaient sous les masses invisibles.
Des maisons orphelines à perte de vue, penchantes, titubant dans l'épilepsie des lampadaires.

Alors je t'ai embrassée pour la première fois.

C'était ici, quelque part, entre la pierre et l'algue.




samedi

Yourte-nature (Avec du sucre)









Il y eu ce moment particulier, à flanc de colline,
où rien d'autre n'était nécessaire qu'un trèfle entre les lèvres.

Un improbable insecte grimpait le long de ma jambe.
En tout autre instant, je lui aurais prêté de mauvaises intentions à mon égard.
Je lui aurais accordé ma propre nature...
Seulement là, je comprenais enfin que j'étais simplement sur sa route ; et rien de plus.
Je n'étais sans doute pas le chemin le plus court,
mais il n'en savait rien,
et je crois, d'ailleurs, qu'il s'en foutait royalement.

De très loin, dans le murmure des arbres,
comme une forêt en marche,
j'entendais le vent venir sur moi.

Un papillon vint caresser ma joue
Un nuage couvrit le soleil
Un oiseau m'ignorât.

Le vent aussi.

Je fus traversé. Je n'existais plus.

Je crois qu'en cet instant,
j'ai eu l'immense privilège de faire partie de la vie.