vendredi

Pont de Normandie

à M.


Le Havre, malade, s’accrochait encore un peu aux bras amples de la Seine.
C’était une ville de brumes, une expérience grise.
Sa gueule ouverte, éclaboussée des couleurs sales, toussait des bouts d’asphaltes.
Partout du béton, en pleine chute, s’écroulant en volutes sous un ciel titubant.
Le Havre... ou quand la lumière vomit.

Au bout des fumées, dans la rouillure opaque d’un nuage, comme un sourcil posé à l’œil des
marées, était un pont.
Un pont salvateur, un chemin second, planté, là, dans l’iris de Honfleur.
Et me voici, chétif, pendu à ses épaules gigantesques; étourdi par l’espace vertigineux me séparant
des vagues. En bas, l’océan gonfle et se rétracte, comme un muscle.
Et le vent... le vent puissant, qui bat les nuques, transperce les tissus pour ne toucher qu’un seul
nerf.
J’ai l’échine à vif, les pupilles renversées
Je me noie dans la hauteur.

Dans la masse presque hilare des raisons en partance, comme on fait le silence sous le cri d’un
homme fort, je me suis tu.
Bousculé par le roulis bruyant des pensées vagues, je laissais exploser ma petitesse; cette lâcheté
odorante que je porte comme un pagne, en mon torse.

« Ici, mes jours ont la teinte des premières couleurs de la nuit »

Sourire joli, la couleur du tabac dans le blanc des canines. La douleur s’habille de soi, petit manteau
de chair bleuie vautré dans le gris de Seine-Maritime.
Cela fait six mois maintenant que tu es morte.
Opération à cœur ouvert, la solitude est une maladie.
Et elle crie dans chaque souffle que ma peau est orpheline. La vie est faite de vide.
Mon corps en porte les stigmates, bien au-delà de quelques rides.

Bam-bam... Bam-bam...
Je sens ton pouls en décalé battre le glas dans mon aorte. Tout tremble, palpite jusque sous les
ongles;
J’ai un peu peur.
Papa m’a dit que tous les hommes avaient peur.

Frisson.

« Ici, mes jours ont la teinte des premières couleurs de la nuit »

Alors, j'ai rendu au vide
Sa part de petite chair



1 commentaire:

  1. c'est un très beau poème. cela me fait plaisir de vous relire

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